Développement durable de la filière crabe: Propositions des communautés de pêcheurs et opérateurs concernés

Ressources et potentiels

Une des richesses de Madagascar reste les mangroves avec leurs ressources halieutiques. Dans l’Océan Indien, la Grande Île possède la plus importante surface de forêts amphibies, estimée à 325 000 ha au total, dont 98% se situe sur la façade occidentale du pays. Les mangroves malgaches constituent 20% des mangroves africaines et 2% de celle du monde.

L’habitant le plus intéressant de l’écosystème de mangrove est le crabe Scylla serrata, unecrabe de la famille Portunides le plus grand et le plus prisé pour sa chair. D’après les chiffres retenus officiellement par le Ministère des Ressources Halieutiques et de la Pêche, la Production Maximale Equilibrée en Scylla serrata est de 7 500 tonnes/an. Cela signifie que chaque année, on peut capturer 7 500 tonnes sans risque de surexploitation, à condition que la pêche soit bien répartie sur toutes les zones riches en mangroves. Malheureusement, ce n’est pas le cas : certaines mangroves localisées à proximité des grandes villes ou des axes routiers montrent déjà des signes de surexploitation (baisse du rendement de pêche, disparition des gros crabes). La chute catastrophique des captures de crevettes, suite à la surexploitation des stocks, a poussé plusieurs pêcheurs de mangroves à s’adonner à l’exploitation du Scylla serrata. De plus, vu la forte demande enregistrée pour les crabes vivants, la pression sur les ressources augmente, accélérée par la croissance démographique et la migration vers la côte où l’accès aux ressources halieutiques reste libre.

Exploitation responsable

Il y a encore quelques années, la pêche aux crabes a été considérée, tant par les pêcheurs et collecteurs que par l’Administration des pêches, comme une activité secondaire par rapport à la pêche aux crevettes ou aux divers poissons. A cette pêcherie exclusivement traditionnelle, utilisant des techniques de pêche très simples et peu coûteuses, plus d’attention a été consacrée dans le Plan directeur 2004-2007 ainsi que dans les ateliers régionaux et l’atelier national en 2006.

Le Gouvernement malgache s’est doté d’un Plan de gestion et d’aménagement de la pêcherie aux crabes ainsi que des premières mesures de gestion, appliquées à partir du 01 Janvier 2007, à savoir: la taille minimale autorisée de 10 cm et l’interdiction de la pêche et de la commercialisation des femelles ovées et crabes mous.

Au début de 2012 à l’issue d’un atelier national, plusieurs décisions stratégiques ont été recommandées et ensuite appliquées, dont:

  • diversifier les types de produits exportés et leurs destinations géographiques (dont la réorientation vers l’exportation des crabes vivants);
  • mettre en œuvre d’un programme ayant comme objectif la réduction d’un tiers du taux de mortalité post-capture des crabes;
  • amorcer l’accroissement de la commercialisation des crabes par la réduction de la mortalité post-capture et, seulement après, par l’augmentation des captures.

Les recommandations citées ci-dessus et les autres ont été largement mises en œuvre. En 2013, on a créé des conditions favorables pour l’exportation des crabes vivants et un grand programme a vu le jour, en collaboration avec le projet SmartFish/UE/FAO, visant à la diminution des pertes après captures. Les nouvelles mesures de gestion entraient en vigueur début 2015, à savoir:

  • la taille minimale autorisée (11 cm);
  • le quota annuel de pêche (5 000 tonnes);
  • le quota d’exportation, en poids vif (4 250 tonnes);
  • la période de fermeture de l’activité de la filière (4 mois);
  • l’interdiction de la coupe et de la vente des bois de mangroves.

Développement spectaculaire de la filière et ses conséquences

Depuis les cinq dernières années, on observe un développement rapide de la filière du crabe. Les captures annuelles ont augmenté de 4 052 tonnes en 2012 à 6 018 tonnes en 2017, donc une croissance de 50% environ. Mais la valeur d’exportation pour la même période a été multipliée par 3. Le bond spectaculaire en valeur d’exportation a été réalisé, avant tout, grâce aux meilleurs prix d’exportation des crabes vivants vers l’Asie, par rapport aux produits congelés, mais aussi, dans un moindre degré, grâce à la réduction des pertes post-capture. On note également ces dernières années, une croissance considérable du revenu, tant chez les pêcheurs que chez les autres acteurs, qui vendent leurs produits beaucoup plus chers.

En conséquence de ces changements, presque tous les pêcheurs actifs dans les mangroves se sont convertis, au moins périodiquement, à la pêche aux crabes ou en pêche multi spécifique qui vise les trois groupes des produits halieutiques : crabes, poissons et crevettes. Vu la forte demande pour les crabes sauvages vivants, la pression sur les ressources va, sans doute, augmenter, avec toutes les conséquences pour l’écosystème des mangroves. Dans ce contexte on se pose souvent la question : comment éviter dans le cas de cette filière du crabe le mauvais exemple de la pêche crevettière?

Solutions possibles

Meilleure valorisation des captures

Le maintien ou l’amélioration des revenus des pêcheurs, mareyeurs ou sous-collecteurs ne dépend pas seulement de la stabilisation ou de l’augmentation de la production. Souvent, il est possible de compenser la baisse de production (suite à la surexploitation des ressources ou l’introduction d’une législation contraignante à court terme) par la réduction de la mortalité post-capture et par la livraison aux collecteurs/exportateurs de crabes pleins de chair, vigoureux et bien hydratés. Cette alternative via l’exportation des crabes vivants permet d’obtenir le prix de vente souvent 2 fois plus élevé par rapport aux prix obtenus lors de la vente aux commerçants du marché local.

Conscient de ces possibilités et suite à la recommandation de l’atelier national de novembre 2015: « Prévoir l’extension des activités de sensibilisation et de la démonstration à l’échelle nationale, et atteindre ainsi le nouvel objectif de faire baisser le taux des pertes après captures à 12,5% d’ici 2ans », le Blue Ventures s’engage à continuer des actions de SmartFish et a édité un Guide de bonnes pratiques, y compris en dialecte Vezo et Sakalava. Les 16 fiches techniques innovantes, présentées dans ce nouveau Guide permettent, à court terme et avec des investissements relativement modestes, de capturer plus des crabes de bonne qualité, de diminuer la mortalité après captures et, en même temps, de renforcer leurs conditions physiques indispensables pour supporter des longs trajets vers les pays importateurs.

Révision et stricte application des mesures de gestion

Les MRHP et MIHARI prennent comme base de leurs actions:

  • l’une des recommandations de l’atelier national de 2006, à savoir : « Réaliser tous les deux ans des ateliers régionaux de concertation auxquels participeront tous les acteurs concernés ».
  • plusieurs recommandations de l’atelier national de novembre 2015 portant sur la révision (suite aux recherches effectuées), et la mise en œuvre optimale des mesures de gestion prévues par la réglementation.

De plus, ils ont organisé ensemble deux ateliers inter régionaux à Morondava et Ambanja. Des opérateurs de 6 régions dotées de mangroves et localisées sur la façade occidentale de Madagascar, ont été invités à cette concertation. Cette fois les ateliers étaient organisés en collaboration avec MIHARI, un réseau national des communautés de pêcheurs à Madagascar. Ce réseau a pour mission de représenter les voix de ces pêcheurs à l’échelle nationale et internationale. Dans le cas des crabes, exploités uniquement par la pêche traditionnelle, la concertation avec les pêcheurs devient un facteur primordial. Bien sûr, les autres opérateurs ont participé également aux ateliers. Au total, il y avait 179 participants, dont 19 pêcheurs, 15 mareyeurs, 13 collecteurs, 34 de société civile et projets actifs sur le terrain, 4 chercheurs, 33 du MRHP.

Les deux jours de présentation, de discussions et de débats ont permis de valider 23 conclusions et 22 recommandations. Voici quelques-unes des principales recommandations regroupées en trois lots.

a) Etat des mangroves et ressources en crabes ainsi que leur exploitation rationnelle et durable

● Préserver et restaurer les mangroves pour pérenniser l’exploitation de crabes par:

✓ le renforcement du reboisement;

l✓ ’accroissement des surfaces faisant l’objet de réserves permanentes;

✓ le développement de la politique énergétique pour réduire la demande en charbon de bois de mangroves.

● Inscrire le reboisement des mangroves dans le plan d’aménagement des transferts de gestion.

● Renforcer le dialogue entre MEEF/MRHP sur la gestion intersectorielle des mangroves et organiser une rencontre entre MEEF/MRHP/Ministère des mines sur l’exploitation minière dans les mangroves.

● Pour mieux valoriser la production de crabes:

✓ continuer la vulgarisation des pratiques novatrices permettant la réduction des pertes après captures, mais aussi le développement de modèles pilotes d’engraissement villageois;

✓ assurer la formation des pêcheurs par la distribution d’un Guide de bonnes pratiques auprès des autres opérateurs de la filière du crabe;

✓ faciliter aux pêcheurs d’accéder aux équipements de bonnes pratiques, tout en renforçant la collaboration des pêcheurs avec mareyeurs/sous collecteurs.

● Mettre en place une plateforme de discussion et de concertation pour une meilleure coordination entre toutes les parties prenantes de la filière crabe.

● Promouvoir la mise en place d’Aires Marines Gérées Localement (AMGL/LMMA) et accompagner davantage les CLB en fonction de leurs besoins.

● Rassembler, valoriser et rendre accessibles les connaissances et données utiles à toutes les parties prenantes pour faciliter la prise de décision.

● Continuer de capitaliser toutes les bonnes expériences acquises à tous les niveaux de la filière, via des outils d’apprentissage techniques (ex. engraissement).

b) Réglementation et sa mise en application

● Renforcer la communication de tous les textes réglementaires en vigueur relatifs à la filière crabe par des approches adaptées et innovantes.

● Mettre en œuvre une fermeture nationale de 3 mois en 2019. Les recherches et les particularités régionales pourraient venir modifier cette période et suggérer des périodes différentes pour le nord et le sud de Madagascar à partir de 2020.

● Limiter la quantité maximale d’exportation de crabes autorisée à 3 000 tonnes (en cohérence avec le quota actuel de production et en attendant les résultats de la réévaluation des stocks).

● Améliorer et promouvoir les systèmes de Suivis/Contrôles/Surveillances en:

✓ facilitant la mise en œuvre des systèmes de surveillances communautaires améliorées, permettant une meilleure délégation d’autorité (sanctions et saisies) ;

✓ mobilisant le CSP à contrôler davantage et surtout en période de fermeture;

✓ ne mettant en œuvre qu’un seul et unique système de SCS intégré pour une unité de gestion donnée (ex. un village ou un Plan d’Aménagement), notamment lorsque plusieurs plans de gestion coexistent.

● Faciliter le recensement des pêcheurs de crabes via des cartes de pêcheur avec immatriculations.

● Promouvoir et, le cas échéant, inscrire dans la réglementation les bonnes pratiques d’exploitation comme:

✓ la remise à l’eau des crabes non réglementaires au cours de la pêche spécialisée mais aussi de la pêche d’accompagnement (ex. pêche aux chevaquines);

✓ l’interdiction d’utilisation des crochets et pelles ainsi que la réglementation stricte sur la maille des nasses (treko) afin de prévenir la capture de crabes inférieurs à 11 cm;

✓ la vulgarisation de l’utilisation de la balance à crabes (garigary);

✓ l’interdiction de la pêche de nuit de crabe;

✓ l’interdiction de l’utilisation des appâts faisant partie de la liste rouge UICN ou espèces régionalement protégées.

● Le MRHP est incité à proposer un cadre pour l’exploitation des méduses.

c) Aspects économiques

● Former et accompagner les pêcheurs de crabes à la gestion des revenus financiers en adaptant le modèle selon leurs besoins.

● Promouvoir la stabilisation des prix.

● Mettre en contact directement les pêcheurs et les collecteurs pour diminuer les intermédiaires et octroyer des cartes de mareyeurs aux groupes d’intérêts économiques susmentionnés.

Réunion de restitution nationale

Le MRHP organise le 17 octobre 2018, à l’Hôtel Panorama, Antananarivo, toujours en collaboration avec MIHARI, une journée de restitution nationale des conclusions et recommandations des ateliers inter-régionaux de Morondava et d’Ambanja. L’objectif de cette réunion est d’analyser en profondeur les recommandations présentées, de voir comment elles restent en concordance avec la politique du Gouvernement pour la filière du crabe, ainsi qu’analyser les possibilités et dresser le calendrier de leur application. Cette journée de restitution nationale est en co-organisation avec l’ONG Blue Ventures, WWF et Conservation International Madagascar. L’évènement est rehaussé par le présence du Ministre des Ressources Halieutiques et de la Pêche, M. Augustin Andriamananoro.

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